Daniel Van De Velde

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DANIEL VAN DE VELDE –
 

Prélude

Bonjour.
Bonjour.
Qu'est-ce que vous faites ?
O pas grand chose, je creuse un tronc.
Pourquoi ?
Peut-être pour savoir de quel bois il est fait.
Et alors ?
Alors une fois entièrement creusé, évidé, il est sans bois en fait.
Comment cela ?
Et bien disons qu'un arbre n'est pas de bois. Il est debout ou bien couché mais en fait il n'est pas de bois. C'est nous qui projetons le bois en lui, une fois qu'on l'a abattu.
Vous l'avez abattu cet arbre ?
Non je l'ai pêcher quelque part en aval, dans la Loire.
Pêcher ?
Bah oui, apparemment il est tombé dans le fleuve. Apparemment une tempête.
Et vous faites ça souvent pêcher des troncs ?
Disons que ça m'arrive de temps en temps. Et vous vous faites quoi ici ?
On m'a dit qu'il y avait des artistes qui faisaient des trucs.
Ah oui. J'en ai entendu parler.
Vous êtes un de ces artistes, non ?
Oui, je suis artiste.
Ce tronc c'est pour faire une œuvre ?
Je pense oui.
Pourquoi vous le creuser.
Disons que je voulais voir comment c'est à l'intérieur d'un tronc.
Et alors ?
Bah c'est creux. Mais c'est un creux qui laisse passer la lumière. Et je crois qu'elle aime ça la lumière de se glisser à l'intérieur de ce tronc. Vous voyez ce que je laisse à ce peuplier...
C'est un peuplier ?
Oui. Je lui laisse les cinq derniers cernes de croissance. Vous connaissez l'histoire des cernes annuels de croissance ?
Bien sûr.
Alors voilà, après l'avoir remonté sur la berge, l'avoir débité en morceaux de cinquante centimètres, je le creuse pour mettre à jour les cinq derniers cernes de croissance.
Et après ?
Une fois que j'ai creusé l'ensemble des tronçons, je les assemble pour retrouver la forme initiale du tronc. Je le fais en laissant un vide de six centimètres entre chaque tronçon. Et après je chercher un endroit sur l'île pour le suspendre. Vous n'auriez pas une idée ?
Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Et bien sur l'endroit où je pourrais suspendre ce tronc.
Vous êtes à court d'idées.
Non pas forcément.
Alors pourquoi vous me demandez ?
J'aime bien quand on échange des idées.
Je veux bien essayer d'y réfléchir. Ce vélo là, il est à vous ?
Plus ou moins.
Il n'a pas l'air en forme.
Non effectivement, je l'ai retrouvé ensablé dans la Loire.

Vous allez le remettre en état ?
J'aimerai bien oui.
Ça risque d'être compliqué.
Oui mais avec un peu de bonne volonté...

Interférence Orléanaise par Daniel Van de Velde

 

Cira

Interférences orléanaises 1 : Prendre ses marques.

Orléans. Un jardin. Un arbre élagué. Une tortue taiseuse. En guise de communication, elle fait

bruisser les feuilles mortes sous lesquelles elle se cache. Je ne comprends pas encore le langage

morse d’une tortue corse, duchesse des Duits. Je vais apprendre. Je sais seulement que l’animal me

parle de toutes ces plantes qu’elle affectionne, ralentisseuses de vie, quitte pour cela à redevenir de

simples graines qui se rétractent vers de nouveaux paysages de vie. C’est une tortue corse issue

d’une lignée insulaire allant de la Corse septentrionale jusqu’à l’île des Duits, sise en plein coeur

d’Orléans, au milieu de la Loire. Une longue migration transgénérationnelle, effectuée sous et à

travers terre. Pour ce faire, les tortues profitaient de la présence des taupes, de leur art de concevoir

des tunnels. Rien que pour cet exploit, cette lignée de tortue a été anoblie en 1839. Un nom à

particule que notre tortue arbore dans le graphisme géométrique de sa carapace. Pour l’instant nous

partageons un jardin, elle confinée dans son tas de feuilles, moi sous une tonnelle où j’amorce un

dialogue avec des bouts de bois qui émanent d’un lilas. Je les absorbe lentement, très lentement. La

masse musculaire de mon corps se met au diapason de la chaleur caniculaire environnante. Je

deviens une île au milieu d’un jardin. Je creuse un lilas partiellement élagué au bois dur comme du

buis, dur comme de l’amandier. Je le fais à l’ombre, à la fraîche loin de la cathédrale, de Jeanne

d’Arc, des boutiques.

Interférences orléanaises 2 : Redevenir blaireau.

Ce soir, je redeviens blaireau, loutre pour traverser la Loire et me métamorphoser en résident

intérimaire de l’île aux Duits. Je me débarrasserai de ma propre carapace. Je serai nu et fluide, et

j’aurai la tronche d’une de ces splendides gargouilles qui agrémentent la cathédrale au nord-est de

l’édifice. Je serai lent, idiot et effervescent à la fois. Plus je m’en éloigne plus ma carapace délaissée

s’amenuise. Une carapace vieille de plus de cent-mille ans. Elle m’a été utile pour vivre au ras du

sol et résister aux effondrements, aux éboulements, aux pas lourds de mastodontes qui ont

longtemps dominé en taille la longue chaîne du règne animal. Quatre pattes et un corps qui s’élance

pour donner racines à un cou qui serpente dans les hauteurs. Au bout de ce cou, une tête cligne, la

gueule entrebâillée pour se nourrir aux plus hautes branches des arbres. Des feuilles caduques, qui

au fur et à mesure de leur chute, conduisent la gueule vers le sol. De leur queue à leur tête, un jeu

d’osselets aboutés dont la cartographie singulière reprend celle d’un duits qui serpente au milieu de

la Loire. Ma carapace s’est retournée, elle flotte désormais au fil de la Loire, se heurtant à tout ce

qu’elle rencontre de plus ou moins solide.

Interférences orléanaises 3 : Épicentre du vivant.

J’ai appris hier que la carapace était devenue, le temps d’un colloque, l’amphithéâtre d’une

communauté de bernard-l’hermite savants. Le thème du colloque : « redevenir l’épicentre du

vivant ».

Je creuse, j’écris, me déleste de tout ce qui m’alourdit, entre autre pour redevenir à ma manière, un

épicentre du vivant.

Interférences orléanaises 4 : Présage de brume.

La petite algonquine, née en 2064, continue de m'envoyer des messages, elle me visite

régulièrement. Elle prend forme pour l'instant d'une pierre dans une rivière. Une pierre qui tient

dans ma main quand je lâche-prise. La rivière est un fleuve et le fleuve amorce la continuité

géographique des mers. Je ne sais sur quel rivage et par quel tangage cette pierre s'ouvrira en deux,

corne de vie, présage de brume.

Interférences orléanaises 5 : Une époque de manque.

Elle est ma soeur des étoiles. Une même matrice nous ressource et nous oriente. Je ferme les yeux.

Je la rejoins là où elle n’est pas encore. J’ai lieu avec elle. J’ai lieu sans elle. On se côtoie, on

s’abandonne. Ici la Loire, ailleurs l’Argens. La Loire, des rivières dans un fleuve. L’Argens, un

fleuve dans une rivière. Parfois les berges capitulent, parfois elles se contentent d’accompagner le

courant, nos pas, l’amorce d’un rire et la caresse d’une branche. Il fait chaud, inutilement chaud.

J’erre d’une fin d’époque aux soubassements d’époques à venir. Quand tout redeviendra pluriel sur

terre.

Interférences orléanaises 6 : L’addition.

J’ai dîné avec Snakta Loun Ilfa, l’esprit de la mutation des paysages, dans un fast-food halal au

centre d’Orléans. Elle non-mangeait ce que j’absorbais. Quand je fermais les yeux, je voyais

Algonquina. Quand je les ouvrais, je voyais à travers Snakta Loun Ilfa, des paysages en cours.

J’entendais le bruit d’un cours d’eau dans une friche des temps futurs.

- Le futur, parce qu’il est rusé, quand il nous convoque, le fait sous forme de friche. Tu entends

l’appel d’Algonquina, n’est-ce-pas ?

- Oui Snakta Loun, je l’entends.

- Tu dois savoir que pour l’instant, Algonquina est tout entière contenue dans un petit caillou pris

dans un cours d’eau qui traverse une friche.

- Arrête de me désirer.

- Oui Snakta Loun, j’arrête de te désirer.

- Continue de me désirer.

- Oui, je continue de te désirer.

- Je suis Ilfa.

- Je sais.

- Et toi , tu es qui ?

- Je ne sais pas.

- Qu’est-ce que tu sais de moi ?

- Ce que tu sais de moi.

- Tu continues de ramasser des pierres dans les fleuves et les rivières ?

- Oui, je continue.

- Et tu continues de remettre ces mêmes pierres dans les fleuves, les rivières et autres cours d’eau

une fois qu’elles t’ont communiqué ce qu’elles avaient à te communiquer ?

- Oui, je continue ça aussi.

- Algonquina t’a choisi parce que tu es né sous le double signe de l’ours et du faucon.

- J’ai toujours fait attention à ne pas griffer les cailloux et les pierres que je récupère. Je me contente

de les écouter.

- qui entend les rumeurs des pierres, entend ce qui est à la source de notre univers.

- L’addition s’il-vous-plait.

Interférences orléanaises 7 : Les Kalips.

Les Kalips sont de minuscules esprits qui ne pensent à rien. Ils s’interposent sans interférer avec ce

qui gouverne nos vies. Ils communiquent entre eux par le vide qui les maintient parmi nous. Ils

n’entendent pas le langage parlé. Ils ne se lassent pas de ce spectacle des lèvres de celles et ceux

qui ne déparlent pas. We tried to catch one of them, but it is unpossible. Ils errent parmi nous.

Contagieux, ils font germer des graines de nomadisme en chacun de nous

 
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